Quand
la sécurité alimentaire a bon dos
La sécurité alimentaire est bien souvent prétexte
à des différends internationaux dans lesquels la protection
des intérêts des producteurs et fabricants passe au premier
plan. Lorganisation pour la coopération et le développement
économique (Ocde) dresse une liste non exhaustive des désaccords
sur les échanges nés des préoccupations en matière
de produits alimentaires.
Lharmonisation des réglementations vétérinaires
et sanitaires : ce dossier oppose généralement des pays
riches, dont les standards sont élevés, à des pays
pauvres, plus laxistes. Linde, par exemple, juge déloyales
les règles empêchant ses exportations vers lAmérique
du Nord et lEurope. A linverse, les organisations de consommateurs
sont préoccupées par larticle 10 de laccord
Sps qui recommande de prendre en compte les besoins des Pays en
voie de développement dans la définition des normes.
LEsb : par précaution, les États-Unis ont restreint
les importations de produits bovins et dérivés en 1997.
La commission européenne a proposé dinterdire lutilisation
dabats despèces à risque en 1998. Ces mesures
ont soulevé des protestations de pays exportateurs dont les cheptels
navaient pas, a priori, été touchés. Cet
exemple illustre les difficultés des accords internationaux
à saccommoder de mesures de protection vis-à-vis
de risques potentiels et mal connus.
Les hormones : le différend entre lUnion européenne,
les États-Unis et le Canada existe depuis dix ans. LUnion,
qui interdit les importations de viande traitée aux hormones,
a été condamnée en appel à lOmc, car
elle navait pas apporté de preuve scientifique suffisamment
solide pour étayer son action. Par ailleurs, lUnion a institué
en 1990 un moratoire sur la Bst jusquà fin 1999. Un débat
est ouvert au Codex alimentarius sur la nécessité de prendre
en compte des aspects non sanitaires dans la définition des réglementations
sanitaires.
Le cahier des charges Haccp : la méthode hazard analysis at critical
control points ; cest un système de principes qui identifie
les dangers et détermine les points du processus de transformation
auxquels il est possible et nécessaire deffectuer des contrôles
pour éliminer les risques de contamination par des pathogènes.
Il définit des niveaux cibles et de niveaux acceptables de danger.
Mais certains pays ont établi des cahiers des charges plus contraignants
que dautres.
Les fromages au lait cru : les réglementations en la matière
varient selon les situations climatiques et épizootiques, ou
les différentes sensibilités en matière dinnocuité
alimentaire. LUnion européenne plaide auprès du
Codex pour que le respect des bonnes pratiques hygiéniques soit
reconnu comme une méthode apportant le niveau approprié
dinnocuité alimentaire, sans procédé de pasteurisation.
Les Ogm : plus encore que les aliments irradiés, les Ogm suscitent
peurs et fantasmes chez les consommateurs. Le degré dacceptation
des Ogm a été mesuré dans 19 pays, lors dune
enquête récente. En Allemagne et en Autriche, très
peu de consommateurs se montrent disposés à manger des
ogm (22 %), alors que cette technique semble avoir acquis droit de cité
aux États-Unis (74 %). Les consommateurs européens, selon
lOcde, font de moins en moins confiance à lassurance
des pouvoirs publics et sont davantage préoccupés que
leurs homologues américains par les incertitudes scientifiques
sur les effets à moyen et long terme des Ogm. LOcde conclut
que le cas des Ogm, qui recouvre des enjeux commerciaux considérables,
montre limpact sur les échanges que pourraient avoir des
aspirations culturelles des consommateurs.
Source : ATLA Mars 2000
Repenser
les garde-fous
Halte au feu ! Vache folle, Listeria, dioxine, le consommateur aurait
quelques raisons de céder à la panique après ces
grandes crises de santé publique associées
à lalimentation. Une urgence, donc : la rassurer. serrer
les boulons, en matière de contrôle et de sécurité
alimentaire. Cela passe par une refonte de la politique de santé
et de protection des consommateurs en matière de produits agricoles
et agro-alimentaires. La commission européenne a donc élaboré
un Livre Blanc qui préconise la création dune Autorité
et liste près de 80 actions et réglementations supplémentaires.
Le Livre Blanc sur la sécurité alimentaire, présenté
le 13 janvier par le commissaire responsable de la santé et de
la protection des consommateurs, David Byrne, préconise une approche
globale intégrée. Il sagit de compléter
lapproche traditionnelle de lUnion européenne, fondée
sur un contrôle de la ferme à la table par
la création dune nouvelle autorité alimentaire européenne.
La Commission reconnaît, en effet, que la confiance des consommateurs
a été ébranlée par les crises des dernières
années, depuis la vache folle jusquà la listeria
et la dioxine. Il est urgent de regagner le terrain perdu auprès
des consommateurs, ce qui devrait renforcer au passage la compétitivité
de lindustrie alimentaire européenne.
Responsabiliser tous les maillons
lobjectif du Livre Blanc est de rendre la réglementation
plus cohérente, plus souple et dynamique, plus transparente aussi.
Les grands principes de la sécurité alimentaire présidant
à cette réforme reposant sur une approche impliquant toute
la filière y compris lalimentation animale, la responsabilisation
de chaque maillon (avec une responsabilité primaire pour lopérateur,
les services de contrôle nationaux étant chargés
de superviser). Premier jalon de cette démarche : la création
dune autorité alimentaire européenne.
Cette dernière, dotée de moyens importants, aura une actions
fondée sur les principes du niveau le plus élevé
dindépendance, dexcellence scientifique et de transparence.
Le Livre Blanc relève un grand nombre de déficiences dans
le système actuel, notamment des lacunes dans le système
dalerte rapide, le manque de coordination en matière de
coopération scientifique, auxquelles il faudrait remédier
dans le cadre de cette autorité. En effet, le système
actuel assurant la formulation davis scientifique pour la commission
a été complètement repensé en 1997 ; un
comité scientifique directeur couvre les questions pluridisciplinaires,
lEsb, et les procédures harmonisées dévaluation
des risques. Cependant, les comités sont visiblement débordés
: ils ont dû rendre 256 avis en deux ans. En outre, la récente
crise de la dioxine na pu être suivie quau prix dun
retard des travaux dans dautres domaines et a démontré
la nécessité de disposer dun système capable
de réagir avec rapidité et souplesse.
Autre facteur contribuant à lalourdissement des charges
de travail des organismes scientifiques et administratifs : lévaluation
des risques dépend de la disponibilité de données
scientifiques exactes, telles quinformations épidémiologiques,
prévalence et données dexposition. Les mécanismes
auxiliaires permettant de fournir ces informations nexistent pratiquement
pas et doivent être mis en place. A mesure de lélargissement
de lUnion européenne, les nouveaux Etats membres devront
également être pris pour la fin de lannée.
Renforcer lalerte précoce
Doù la nécessité de créer un organisme
approprié, doté de moyens propres. Cette nouvelle agence
européenne devrait être en place en 2002. Les textes législatifs
nécessaires devraient être adoptés par la Commission
en septembre prochain.
Lautorité alimentaire devra évaluer les risques,
sans toutefois, au moins dans un premier temps, aller jusquà
la législation et les contrôles des risques, qui demeurent
de la responsabilité des institutions européennes. Cette
évaluation des risques portera sur la production primaire de
denrées alimentaires (aspects agricoles et vétérinaires),
les processus industriels, le stockage, la distribution et le commerce
de détail. Lautorité soccupera également
des questions de bien être des animaux, ainsi que des risques
environnement quand ils ont un impact sur lalimentation. En matière
dalerte précoce des crises sanitaires, lautorité
devra établir un réseau de contacts avec des agences similaires,
des laboratoires et des groupes de consommateurs. Lautorité
devra aussi simposer comme le premier point de contact
où adresser les demandes dinformations.
Plus de 80 mesures
Parallèlement, le Livre Blanc préconise toute une série
de mesures visant à rendre cohérente la législation
communautaire. Il prévoit plus de 80 actions. Le nouveau cadre
juridique sera applicable aux aliments pour animaux, à la santé
et au bien être des animaux, à lhygiène, aux
contaminants et résidus, aux nouveaux aliments, aux additifs
et arôme alimentaires, aux matériaux demballage et
à lionisation. Ce cadre juridique prévoit la responsabilité
des fabricants daliments pour animaux, des exploitants agricoles
et des opérateurs du secteur alimentaire, la traçabilité
des produits destinés à lalimentation animale et
humaine, ainsi que de leurs ingrédients. Est aussi prévue
lapplication du principe de précaution, cest-à-dire
du postulat que, en cas de doute, il faut retenir lhypothèse
la plus inquiétante.
La commission compte aussi refondre les diverses dispositions en matière
de contrôle, en considérant quaucun maillon ne doit
échapper aux contrôles officiels. Ces derniers resteront
du ressort des autorités nationales, mais les critères
seront définis à léchelon communautaire,
suivant en cela lexemple de loffice alimentaire et vétérinaire
de lUnion, à Dublin. Il faudra aussi assurer une meilleure
coopération entre les administrations concernées, constate
la commission.
Toutes les questions de sécurité alimentaire seront transférées
au commissaire européen responsable de la santé et de
la protection des consommateurs (actuellement David Byrne). Le commissaire
européen chargé des questions dentreprises, de compétitivité
et de la société de linformation, Erkki Likanen,
sera toutefois associé au processus de décision
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La
position dAtla
La commission scientifique dAtla sest prononcée
en faveur de la mise en place de lautorité alimentaire,
à la condition toutefois que soient précisées
les modalités de coordination avec les agences nationales
existantes, car le risque de conflits et de confusions nest
pas nul. Autre point daccord avec le Livre Blanc : les produits
importés doivent respecter les mêmes conditions sanitaires
que les produits communautaires. Il devra en aller de même
pour les exportations, avec toutefois un examen au cas par cas
de dérogations, notamment quand certains pays imposent
la présence de certains additifs. Il convient aussi de
séparer mieux que ne le fait le Livre Blanc la mission
dévaluation du risque, imparti à cette nouvelle
Autorité, de la mission de gestion du risque proprement
dit, notamment en matière de contrôles, de maîtrise
du système dalerte et de communication des risques
qui doit rester lapanage dinstances politiques, cest-à-dire
de la Commission, du Conseil européen et du Parlement.
En revanche, Atla est opposée à lélaboration
dune politique nutritionnelle européenne, telle quelle
semble être ébauchée par le Livre Blanc, car
cela mettrait en danger la diversité des produits et pourrait
aboutir à un modèle alimentaire unique. Lindépendance
des experts de lautorité, si elle est souhaitable,
ne doit pas pour autant conduire à éliminer lexpertise
indispensable provenant des industriels, forts de leurs expériences
sur le terrain. Enfin, lUnion Européenne ne doit
pas devenir un membre à part entière du Codex et
de lOrganisation internationale dépizootie
en lieu et place des quinze Etats membres actuels.
Source : Alta mars 2000
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Le point de vue de la commission
Henri Belvèze, Directeur à la Direction Générale
de la Santé et de la protection des consommateurs à la
commission européenne, nous explique pourquoi la commission vient
de publier un texte sur le recours au principe de précaution.
Vous trouverez, ci-dessous, les réponses de Henri Belvèze
aux questions dAtla...
Atla : vous êtes lun des rédacteurs de la
communication de la commission sur le recours au principe de précaution.
Pouvez-vous nous expliquer quelle a été la motivation
de la commission pour adopter une telle communication ?
Henri Belvèze : le principe de précaution est invoqué
de plus en plus par des organisations écologistes, consuméristes
ou citoyennes pour refuser la règle générale qui
voudrait que tant quun danger nest pas avéré
il ny a pas de nécessité dintervention des
pouvoirs publics, pour y substituer une nouvelle règle qui veut
que si la sécurité dun produit ou dun procédé
nest pas pleinement démontrée il faut linterdire.
La commission a clairement annoncé son intention de recourir
au principe de précaution dans ses mécanisme de prise
de décision concernant la protection de la santé, de la
salubrité des aliments et la protection des consommateurs et
de lenvironnement en 1997 lorsquelle a publié le
livre vert sur les principes généraux de la législation
alimentaire et la communication sur la santé des consommateurs
et la sûreté alimentaire. Encore fallait-il donner un contenu
à ce principe et indiquer clairement comment la commission entendait
y faire recours. Cest précisément lobjet de
cette communication.
Atla : la communication de la commission ne propose pas une définition
claire et précise du principe de précaution.
Pourquoi ?
Henri Belvèze : il existe plusieurs descriptions du principe
de précaution dans des accords internationaux visant la protection
de lenvironnement. Est-il nécessaire den ajouter
une nouvelle pour la protection de la santé humaine, animale
ou végétale ? Une définition gravée dans
le marbre aura une valeur juridique que cette communication de la commission
ne prétend pas donner au principe de précaution. Toutefois,
sans définir légalement le terme, la communication lui
donne un contenu : il couvre les circonstances particulières
où les données scientifiques sont insuffisantes, peu concluantes
ou incertaines, mais où, selon des indications découlant
dune évaluation scientifique objective et préliminaire,
il y a des motifs raisonnables de sinquiéter que les effets
potentiellement dangereux sur lenvironnement et la santé
humaine, animale ou végétale soient incompatibles avec
le niveau choisi de protection. Par ailleurs, la commission ne
désire pas mettre un point final à la discussion sur lapplication
du principe de précaution en publiant cette communication. Bien
au contraire, son objectif est de contribuer à alimenter le débat
au sein communautaire comme au niveau international, et une définition
serait prématurée à ce stade.
Atla : quels sont, selon vous, les principaux messages que la
commission veut adresser aux Etats Membres et à ses partenaires
étrangers en publiant cette communication ?
Henri Belvèze : Ces messages sont au nombre de trois.
Ils clarifient la façon dont la commission envisage dappliquer
le principe de précaution et permettent de rassurer ses partenaires
sur le fait que ce principe ne devra pas être utilisé pour
justifier des décisions irrationnelles pouvant dissimuler des
objectifs protectionnistes.
Le premier message est que toute action doit être basée
au départ sur une évaluation des connaissances scientifiques
disponibles. Même si les données sont insuffisantes ou
contradictoires, toute décision invoquant le principe de précaution
doit se fonder sur un faisceau de présomption ayant au départ
une base scientifique. Cette évaluation doit mettre en évidence
toutes les incertitudes qui existent ou les divergences dopinion
des scientifiques.
Le deuxième message est que lapplication du principe de
précaution nest pas synonyme de la recherche dun
niveau zéro de risque. Bien que dans certain cas linterdiction
dun procédé ou dun produit est la seule réponse
possible à la perception dun risque sérieux, il
existe une gamme étendue doptions de gestion des risques
ayant une portée moins restrictive, telles que le financement
dun programme de recherche, une information ciblée dune
catégorie de la population, un étiquetage spécifique,
etc...
Le troisième message est que les mesures adoptées en invoquant
le principe de précaution doivent dans toute la mesure du possible
respecter les règles générales dune bonne
gestion des risques, à savoir la proportionnalité, la
cohérence, la non discrimination et une comparaison des avantages
et des inconvénients incluant si possible une évaluation
coût / efficacité.
Atla : considérez-vous que cette approche de la commission
européenne pour lapplication du principe de précaution
ne contrevient pas aux dispositions de lOms ?
Henri Belvèze : parmi les accords de Marrakech qui ont
fondé lOms, laccord pour lapplication des règles
sanitaires et phytosanitaire (Sps) prévoit déjà
à son article 5 (7) la possibilité darrêter
des mesures dans un contexte dinsuffisance de données scientifiques.
La communication de la commission est parfaitement en accord avec laccord
SPS, notamment en disposant que les mesures prises doivent avoir un
caractère provisoire dans lattente dune confirmation
scientifique du risque, que la recherche de nouvelles données
doit être entreprise et que la mesure doit être révisée
à la lumière des résultats de cette recherche.
Atla : quelles suites la commission entend-elle donner à
sa communication ?
Henri Belvèze : la commission espère que sa communication
contribuera à alimenter un débat à deux niveaux.
Dune part, au niveau communautaire, la communication est adressée
au Conseil des Ministres, au Parlement européen et au Comité
Economique et Social. Le Conseil des Ministres doit faire un rapport
sur cette communication au Conseil Européen qui se tiendra au
Portugal au mois de juin. Les groupes santé, environnement, commerce
international et agriculture de ces trois institutions vont donc débattre
de cette Communication au cours des mois qui viennent.
Dautre part, au niveau international la communauté va présenter
la communication de la commission au Comité SPS de lOmc
à Genève le 15 mars 2000. De même la communication
sera la contribution de la commission aux discussions du groupe de travail
de lOcde sur la salubrité alimentaire dont lagenda
prévoit lexamen du principe de précaution. Par ailleurs,
le Codex Alimentarius va poursuivre son examen des principes de travail
de lanalyse de risque et de la place du principe de précaution
dans la gestion des risques, et la communication de la commission a
été transmise au secrétariat du Codex pour appuyer
la position communautaire.
Enfin, le principe de précaution étant désormais
une disposition explicite du protocole sur la biosécurité
adopté à Montréal le 29 janvier dernier, la commission
espère contribuer activement grâce à sa communication
à clarifier lapplication de ce principe au commerce international
des organismes génétiquement modifiés.
Source Atla mars 2000