AOC,
spécificité et distribution
Le rôle des circuits de distribution et restauration
dans la construction et la valorisation de la spécificité
cas des beurres et fromages.
La spécificité : une construction sociale continue
LAOC sceau de lauthenticité, signe
didentité, ces termes montrent que les
idées ont commencé de se clarifier. Bien quils
puissent se superposer pour partie, on ne peut plus confondre
les champs de la spécificité et ceux
des fonctionalités de produits et segmentations de niveaux
de qualité. La théorie est maintenant bien partagée
comme quoi la qualité est une constuction sociale,
le résultat de processus qualifiants, ou encore
que son économie découle de conventions
plus ou moins explicites (normes, rites confiance, etc.) entre
les protagonistes des marchés, faisant intervenir de multiples
formes dinstitutions. Ce qui reste souvent moins bien perçu,
voire un peu dérangeant, cest que dans le champ du
spécifique les mécanismes sont complexes, intéractifs,
toujours évolutifs, nécessitant les efforts cohérents
et continus de toutes les parties pour que la spécificité
vive, sadapte, se développe. Car lenjeu est
radical : la spécificité est le fondement de la
valeur. Mais le seul juge de paix en est le ticket de caisse !
Ainsi, quelques problèmes concrets sont à lorigine
de notre questionnement : le travail, le service, limage
du fromager ou du restaurateur ne donnent ils pas une valeur spécifique
à un produit peut être dabord banal ? Réciproquement,
des produits dorigine intéressante, tamponnés
par des signes notoires et aux intentions vertueuses, ne restent-ils
pas à des niveaux de valorisation médiocre ?
Il y a donc motif de réfléchir sur les méandres
croisés des circuits des produits et de la construction
de la valeur.
Les composantes et la dynamique de la Spécificité
:
Le produit est à la fois lobjet du circuit et le
véhicule de la valeur et retient à juste titre lattention
principale, en particulier dans le champ AOC, par ses caractères
sensuels et techniques, sa typicité, son histoire-géographie,
ses totems symboliques et ses marchés de référence,
régionaux ou régionalistes, connaisseurs ou militants,
fidèles ou opportunistes. Les opérateurs ont un
rôle évident : paysans, industriels, artisans, commerçant,
mais avec de grandes variétés de métier,
localisation, spécialisation, fonctions, échelle,
enchaînements et comportements; sans négliger de
multiples prestataires de statuts divers. Bien souvent limage
de ces structures sectorielles et de leurs effets reste un peu
floue. Et on noublie parfois dintégrer dans
lanalyse dautres véritables acteurs comme des
collectivités territoriales ou culturelles. Les acheteurs
sont des cibles répertoriées et suivies avec attention
(voir SECODIP) dans leurs lieux, modes, motifs, moments, moyens,
comportements, etc., dachat et de consommation. Mais ce
sont aussi des citoyens aux apprentissages et appartenances multiples,
sensibles à dautres éléments spécifiques
que les caractères intrinsèques et commerciaux des
produits...
Le milieu ambiant des mouvements qui traversent la société
est en fait une composante essentielle, certes complexe, animée
par les mass-média, les événements, les modes,
et illustrée par lévolution des vocabulaires.
On a assez observé les montées parallèles
des dangers de lalimentation et du terroir,
de lauthentique, du Bio, etc...
Les circuits ou segments de filières, ne sont pas que de
logistique, ce qui est déjà important. Cest
le commerce des hommes autant que celui des choses.
On connaît la diversité de leurs compositions, activités,
poids relatifs, etc. Dans chaque domaine de spécifité
existe un stéréotype, ou un mythe de référence,
par exemple en AOC (mais aussi en agribio ou en produits sauvages)
: le producteur (cueilleur) fermier/artisan en vente directe ou
par un grossiste spécialisé et/ou un détaillant
spécialisé. Lantithèse existe aussi
: la grande industrie de marque pour le LS en GMS. Cela étant,
ces éléments de structure ne suffisent pas à
faire ou défaire la valeur de la spécificité
(voir les marques en Champagne). Lorganisation économique,
professionnelle, contractuelle, commerciale, interprofessionnelle,
territoriale, institutionnelle (INAO...), même discrète
ou informelle, est le moteur de la valorisation, dans la mesure
de sa pertinence et de sa cohérence avec les circuits.
Son efficacité et son impact dépendront donc de
sa longueur, du territoire damont au personnel
du rayon à la coupe, de sa profondeur, dans
le degré et la forme des interventions, de sa largeur
dans la nature et la variété de celles-ci : produit,
quantités, promotion, etc. Sachant quil faut viser
lefficience, bon usage des moyens, et craindre, là
comme ailleurs, démagogie et bureaucratie ...!
Les données détude et dexpérience
:
Les travaux de SECODIP illustrent les composantes de la spécificité
pour les fromages et beurres, par exemple :
- deux fois plus dAOF dans les circuits spécifiques
: vente directe, crémerie, marché forain, voire
supérette.
- deux fois plus de coupe en AOF.
- des acheteurs certes un peu seuls et âgés, mais
aussi libres de leurs moyens et de leurs goûts et plus éduqués,
dans des milieux plus ouverts, type parisien, mais aussi proches
de leurs terroirs, type Est Central.
- des amateurs, dautant plus mangeurs dAOF et de chèvre
que gros acheteurs de fromages.
- des connaisseurs, fidèles des circuits et produits spécifiques.
Cette anatomie des marchés indique des opportunités
et cibles stratégiques pour les opérateurs et leur(s)
organisation(s) aussi bien quelle démontre les risques
contraires de dispersion et de non valorisation. Nombre de nos
missions, appelées aux titres de questions de territoire,
de filière, dentreprise, de qualité, dorganisation,
de commercialisation etc., relèvent de fait de la problématique
de la spécificité. Notre expérience sest
ainsi enrichie des Côtes du Rhône à la Bourgogne
et à la Champagne, des Cévennes au Charentes-Poitou,
de lAveyron aux rives Normandes, des Pyrénées
Atlantiques au Haut-Doubs, de St Nectaire au Cantal, de Rungis
à St Jacques de Compostelle, de Meuse en Isère,
de Parme à Oslo, de Teruel en Westphalie, de réalités
Bio en artifices de Label...
Au coeur des circuits : une enquête grossistes-crémiers
:
Le travail a été conduit en fin 1997 avec laide
de la FNDPL et de la FNPLA, à partir dun questionnaire
validé par entretiens directs. Les échantillons
traités ont été de :
- 30 détaillants crémiers et forains, en moyenne
de 3 à 4 M.F. de CA pour près de 4 emplois, à
90% laitier dont 65% fromager,
- 16 grossistes de Rungis en Province, en moyenne de 100 à
165 M.F. de CA pour environ 36 emplois, à 90% laitier dont
55% fromages, 8% à lexport.
Des circuits très ramifiés émiettent la Spécificité.
Les détaillants vendent majoritairement aux ménages
mais aussi en 1/2 gros, aux restaurateurs et collectivités,
en fonction traiteur. Ils représentent encore 40% des marchés
des grosssistes qui vendent aussi 26% aux restaurants/collectivités,
le reste en GMS et en intergros.
Les grossistes achètent en majorité des produits
industriels (même AOF) mais leur gamme est diversifiée,
en moyenne 150 fournisseurs, grâce à lintergros,
aux PME, artisans et fermiers et à limportation.
Les détaillants achètent dabord aux grossistes
mais ausi par des groupements dachats et à des artisans
et fermiers. Des liaisons verticales, fidélités,
partenariats, voire quelques liens financiers (industrie/grossiste
et grossiste/détaillant) sont signalés par 50% de
lensemble, plus ou moins combinés, avec la même
fréquence, avec des liaisons horizontales de groupements
dachats, partenariats et rangements locaux (MIN).
Des stratégies et tactiques sont spécifiantes.
Vis-à-vis de leurs clients, les détaillants soulignent
leurs fonctions daffinage; traiteur; coupe; plateaux, repas
thématiques; fabriquation; de relation commerciale, exposition,
mise en scène, information / origine/usage, dégustation,
recette, conseil, les effets sélection-maison/ confiance/culture,
les effets promotion : saisons, fêtes, bonnes affaires,
malgré peu de moyens publicitaires et peu de suivi des
campagnes collectives. Chez les grossistes, laffinage se
raréfie, mais la maîtrise logistique participe dune
bonne gestion de la qualité-produit : transport, plate-forme/stockage,
livraison, éventuellement coupe/conditionnement, les effets
spécialisation (Auvergne, Alpes-Jura, importations) et
sélection maison, éventuellement avec marque, supportent
du conseil technique et des actions de promotion : matériel
publicitaire, saisons, relais de campagnes collectives (pour un
tiers dentre eux).
Vis-à-vis de leurs fournisseurs et en fonction des relations
partenariales, les grossistes encouragent les différenciations,
recherchent des exclusivité, visitent (plutôt les
petits), font des suggestions techniques et commerciales, soutiennent
les collectives. Les détaillants, certe de manière
plus diluée, peuvent agir de même vis-à-vis
des grossistes, de leurs groupements dachats et de leurs
fournisseurs directs (fermiers).
Le Spécifique est un axe stratégique majeur et porteur
:
Les détaillants estiment que les produits spécifiques
contribuent pour 60% à leur CA (de 10 à 100%). Le
pourcentage est encore de 35% pour les grossistes (aussi de 10
à 100%).
Les motifs sont à la fois économique et culturels.
Il y a cohérence entre porter les traditions et pérenniser
son entreprise; entre produits/services spécifiques-réputation
de spécialiste et capacité à se démarquer
et à soutenir les marges. Il est pertinent de sappuyer
sur des mouvements estimés porteurs dans la consommation
finale. Il est aussi gratifiant de représenter les bons,
petits, vrais produits goûteux du pays ! Si lopinion
générale est ainsi assez homogène, on note
cependant quelque variété significative dans lintérêt
relatif prêté aux critères de spécifité
:
- pour les détaillants, le fermier, lartisanal, le
cru dominent, devançant la montagne, le pays, la saison,
le traditionnel, lAOC et le vieilli.
- pour les grossistes lAOC vient en tête avec le fermier
et le cru devant le pays le traditionnel et la montagne.
Les uns et les autres intercalent certains aspects organoleptiques
: le frais, le crémeux et le tendre, le goût fleuri...
Les grossistes intègrent linnovant et le petit format,
ce quil faut interpréter comme lattente de
variantes spécifiques ou de compromis plus créatifs...
- A noter que pour tous, les grandes marques et les
autres signes de qualité (label rouge) arrivent
vers la fin du classement, avec cependant une attention récente
un peu plus marquée pour lAgriBio chez les grossistes.
- Avec ou sans AOC, fermier-cru ou non il y a des produits et
des images phares du Spécifique : chèvre, Savoie,
Comté, fruitières, Pyrénées, Brie,
brebis, etc.
Conclusion denquête :
Il est confirmé que les acteurs du circuit classique, grossistes
à service complet et détaillants spécialisés,
a fortiori producteurs vendeurs directs, tendent à jouer
des rôles positifs en construction/valorisation de la spécificité
:
- conservateur/affineur du produit,
- révélateur de lidentité du produit,
- créateur de produit, constructeur de gamme, promoteur,
- agent culturel, éducateur.
On peut observer que ces acteurs ont une part minoritaire du marché
final, ce qui tend à limiter la concurrence par les prix
et à favoriser la valorisation. Mais aussi, malgré
un rôle témoin et éducateur notoire en matière
de spécificité, leurs organisations verticales et
horizontales restent banales (non spécifiantes) au niveau
syndical, atomisées et partielles au niveau commercial
et, de manière générale, en dehors des cadres
spécifiques (inter)professionnels et territoriaux qui réunissent
les opérateur damont. Certaines questions ainsi posées
peuvent sans doute être étendues aux protagonistes
de circuits modernes et majoritaires (rayons coupe).
Voies de recherche sur la dynamique de la Spécificité
:
Le spécifique incarne ce que les sciences humaines nous
disent de notre relation magique à lAliment. Il souligne
les imbrications entre appartenances culturelles, comportements
dachat et plaisir de consommer. Pour léconomiste,
il sagit typiquement dun domaine où priment
entre les acteurs des conventions sociales et de confiance, qui
relève dune gestion patrimoniale plus proche des
sports, musées et tourismes que des marchés agricoles
et industriels.
Pour le stratège et la politique, les questions sont déquilibres
entre valeur, quantités et organisation socio économique,
de bonne optimisation entre intérêts privés
et collectifs, damont et daval, immédiats et
futurs. Pour tous, une attention aiguë paraît requise
au mouvement général des mots et des idées,
afin dadapter les organisations autant que les communications.
AOC, spécificité et distribution Octobre
1998